Le Matin Haiti

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Le Nouvelliste | Fuir Haïti, cette grande illusion


Il est 18 heures. Aucun signe de mes parents. Impossible de les joindre par téléphone. Je me ronge les ongles, m’arrache les cheveux, m’énerve et pleure. Je continue d’appeler comme si les sonneries de l’appareil frappaient avec rage aux portes de ma délivrance. Je ne sais pas si mon cœur pourra tenir encore longtemps à force d’avoir peur. Peur pour ma vie et celle des miens.


Cent fois, j’ai expliqué à maman que l’heure est grave. Que nous n’avons plus le temps de philosopher sur le sens de l’existence quand l’urgence est de la sauvegarder. Que le téléphone devient notre lien le plus précieux quand mes mains ne peuvent pas être dans les siennes et ma tête posée contre son sein. Qu’il faut, par-dessus tout, répondre à mes appels car la seconde d’avant ne ressemble jamais à celle qui suit. Jamais. Pas même durant cette matinée qui semblait si splendide et sereine à Delmas… Un moment, elle enseigne un cours de biologie à des élèves distraits par les tirs nourris qu’ils entendent au loin. Quelques minutes plus tard, un autre enseignant lui conseille de rentrer rapidement chez elle car des manifestations violentes éclatent un peu partout dans la capitale. Pas le temps de penser ni à moi ni à mon père, ni même aux élèves qu’elle n’est pas sûre de revoir demain. Elle saute dans sa voiture, à la fois mue et paralysée par l’angoisse.


L’instant d’après, elle se retrouve piégée dans un combat sanglant avec des ombres assassines. À chaque coin de rue. Avec seulement deux litres d’essence dans le réservoir. Elle brave une population en furie menaçant de la brûler vive dans son auto. Car dans toute cette confusion, consumée par le stress et étourdie par le bruit des balles, elle percute un chauffeur de motocyclette de plein fouet et l’envoie valser tête première sur le trottoir. Le chauffeur s’en sort avec quelques égratignures mais les rues de Port-au-Prince ne pardonnent pas. Elles s’érigent en tribunal et imposent leur propre justice. Maman réussit à s’enfuir pour essuyer plus loin une pluie de pierres lancées par des manifestants en colère sur tout véhicule s’aventurant à Delmas 32 ; pour ensuite affronter des pneus enflammés et des enfants lourdement armés ouvrant le feu sur tout ce qui bouge. Maman n’avait jamais imaginé qu’elle écouterait un jour le chant des projectiles de si près, jusqu’à laisser un trou béant dans le siège passager.


Trois fois elle a failli crever. Trois fois en une même journée. Trois fois en cherchant frénétiquement un chemin sécuritaire jusqu’à notre maison. Trois fois en seulement une demi-heure…


 Rien n’est garanti sur cette petite île en proie à une violence extrême. On ne sait d’où le malheur viendra. D’où il surgira. Tout peut basculer l’espace d’un cillement. Comment respirer quand je ne sais si, comme moi, mes parents ont réussi à tromper la mort et à survivre la seconde d’après… Mon père, lui, ne sort presque plus. Même pas pour s’installer sur la galerie et regarder les passants. Regarder la ville qui s’éveille, s’anime, s’incendie pour finalement s’éteindre dès que le soleil disparait de l’horizon. Il a perdu goût à admirer les mouvements de Port-au-Prince. Son besoin constant de protéger maman transforme parfois sa torpeur en rage, le poussant à affronter l’incertitude inquiétante des rues. Mais, souvent, il se contente de fixer les murs en se demandant si toujours ils serviront de frontières entre les bandits et lui. Pourtant, mon père ne répond pas non plus à mes appels. Où peut-il bien être?


 Les minutes s’égrènent lentement. Il est maintenant 21 heures et toujours aucune nouvelle. Depuis 2 ans, je souffre d’hypertension artérielle. Je n’ai que 29 ans. Le sport, un régime alimentaire équilibré, des séances de méditation n’ont rien pu faire…C’est Haïti qui m’achève. Je me décide enfin à alerter toute la famille car il faut bien partager, articuler ma terreur au risque qu’elle m’étouffe. Mais le téléphone sonne…un numéro inconnu. Et si, et si, et si… C’est ma mère qui m’avertit qu’ils étaient pris, elle et mon père, dans des embouteillages sur la route de Frère. La batterie de leurs téléphones avait rendu l’âme. Qu’ils ont pu rentrer sains et saufs au bercail. Qu’elle savait mes crises d’anxiété, ma propension à voir les calamités partout et s’est empressée d’utiliser le téléphone de la voisine. Pour me rassurer. Pour me dire que le voile sombre, charriant kidnappings, tortures, meurtres…, qui accable tant de familles haïtiennes nous avait encore une fois épargnés.


Enfin, je respire. Après quatre heures d’angoisse. Moi qui ne vis plus en Haïti depuis huit ans déjà. Moi qui avais décidé de fuir l’insécurité, l’impression de vivre comme un mort en sursis. Moi qui ai cru fuir. Ai-je vraiment fui quand la peur continue de me posséder en m’agrippant par les tripes, les nerfs et les veines? Ai-je vraiment fui si mon premier réflexe chaque matin est d’écouter les nouvelles du pays, de lire les grands titres des journaux locaux, d’appeler ma famille pour savoir si la nuit ne les a pas engloutis, d’attendre un message qui confirmera l’arrivée sans encombre de mes parents au travail, à la maison ou à l’église? Ai-je vraiment fui quand le regard innocent de cette fillette tuée par balle en revenant de l’école m’afflige et me bouleverse ?


Ai-je vraiment fui si je ne suis que mal-être et crise identitaire dans un pays étranger qui, peut-être, ne m’acceptera jamais comme enfant adopté, encore moins comme enfant légitime? Ai-je vraiment fui quand je ressens chaque jour une profonde tristesse, tel un soldat qui aurait déserté le champ de bataille quand l’ennemi déploie ses artilleries les plus horribles? Ai-je vraiment fui quand mon corps seul erre dans les paysages rougis de l’automne, mais que mon âme demeure, encore et toujours, prisonnière de l’enfer qu’est devenue Port-au-Prince ?


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Priscilla Revolus,


Au nom de tous ceux et celles dont les parents vivent en Haïti.




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