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Le Nouvelliste | Nos héros agonisent au Champ de Mars


Au cœur du Champ de Mars, nos héros souffrent ensemble, comme au temps de l’esclavage ou de la guerre de l’indépendance contre les colons français. Victimes de l’insouciance des autorités et du je-m’en-foutisme de tout un peuple. Début janvier 2022, 218e année de l’indépendance, leur sort n’était pas différent, avait constaté le journal. Ce dernier lundi du mois de mars, rien n’a changé. Le vert-de-gris continue de couvrir les briseurs des chaînes de l’esclavage. Pire, ils sont dans un état lamentable à deux pas du Palais national, de la Cour de cassation et du quartier général des Forces Armées d’Haïti, remobilisées par feu président Jovenel Moïse.


Le Marron Inconnu finira un jour par se demander qu’est-ce qu’il fait là. Il n’y a plus de gaz pour alimenter sa flamme éternelle, un fou squatte a deux pas de lui, a chaque pluie un bain de boue d’ajoute au précèdent. A qu’il est loin le temps de sa splendeur.


« Merci Bondye », a écrit au feutre blanc un quidam sur l’une des façades du piédestal où trône la statue de Toussaint Louverture, premier des Noirs. On ne sait pas pourquoi il a tenu à remercier Dieu en ce lieu. Donnant dos au Palais national, on dirait que Toussaint veut ignorer ceux qui l’ignorent. Malheureux et sales, des restes du bicolore national, flottent dans l’azur sur la petite place rabougrie qui loge le sacrifié du fort de Joux. 


Un peu plus haut vers la rue Capois, trône le statut de Henry 1er, roi bâtisseur, chevauchant sur une estrade dans son costume de roi attaqué par les vert-de-gris. A ses pieds des herbes folles et des détritus. Parce qu’il bénéficie d’arbres dans son entourage, le seul roi haïtien attire les discoureurs en tout genre qui ont toujours un débat à faire.


À quelques mètres, de l’autre côté de la rue, le fondateur de la nation Jean-Jacques Dessalines admire le gazon jaune qui se débat pour ne pas mourir, oublié sur le monticule qui l’entoure. Un parfum nauséabond, dû aux soulagements d’indélicats, flotte dans l’air. Dessalines est bien seul. Encore une fois.


Un peu plus loin, s’il jette un regard vers Pétion, l’Empereur ne peut que soupirer. Celui qui a eu la chance d’être logé sur la plus récente de nos places publiques du Champ de Mars, Alexandre Pétion, surnage dans un décor fait de crasse et de jardins non entretenus. Le père de la République et du panaméricanisme n’a que sa canne pour le soutenir. 


Jean Sony Chérival, se balade au Champ de Mars ce lundi 28 mars. Pour lui, dire que nos héros sont abandonnés est un euphémisme. La situation dans laquelle ces derniers sont exposés décrit la réalité actuelle de chaque Haïtien, estime-t-il. « Il faut regarder notre visage avant d’analyser leur situation. Notre visage est autant blême qu’eux. On les tue à chaque fois qu’on refuse de suivre leur trace. On a un problème de mémoire », commente M. Chérival.


Delinois Prévarice, 72 ans, cheveux blanchis, originaire du Borgne, dégage une frustration de nationaliste en répondant aux questions du journal sur la place de l’empereur Jacques 1er. « Le Champ de Mars ressemble à un dépotoir. On perd notre souveraineté, notre histoire de peuple. La jeunesse qui est l’avenir du pays ne connaît pas notre histoire. Haïti s’écroule, et on ne fait rien », s’indigne M. Prévarice, déplorant que l’éducation civique soit mise de côté dans notre formation.


Dans les débats publics sur les places du Champ de Mars, nos héros sont éclipsés par la situation actuelle marquée par l’instabilité politique, la vie chère, la misère, le kidnapping. Les briseurs de chaîne n’ont plus la fierté ni l’honneur d’antan du haut de leur estrade ; ils sont oubliés des autorités qui ne font rien pour entretenir leur mémoire ni nettoyer les places publiques qui les abritent.




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