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Le Nouvelliste | Organiser la critique sociale


Des élections viendront un jour, qui seront dignes de ce nom, expression de la volonté d’une majorité. On peut craindre que les forces progressistes ne soient pas prêtes pour les gagner. Mais, m’objectera-t-on, les élections ne sont pas une panacée, et trop souvent dans l’histoire des peuples on a vu des majorités élire des forcenés, des démagogues, des racistes et des misogynes, des pitres et des bambins, des incultes et des criminels…


Ce n’est pas faux. Mais mon inquiétude ne porte pas uniquement sur le résultat des élections à venir. Elle porte sur le fait que les forces progressistes de ce pays ne parlent pas d’une seule voix sur les problèmes sociaux et sociétaux et ne parviennent pas ainsi à imposer un discours face à l’arrogance du conservatisme, du réactionnaire. Pour gagner une guerre, il faut la livrer. Et c’est bien d’une guerre qu’il s’agit. La réaction, elle, n’hésite pas. Dans ce mémorandum pour commandeur néo-libéral qu’elle propose comme constitution, elle glisse « l’interdiction de nationaliser ». Elle a ses agents qui vont  sur les routes et dans les salons faire l’apologie du duvaliérisme. Elle a ses agents qui vont dans les écoles, les temples, les assemblées de jeunes donner la bonne parole de l’inégalité entre les sexes, diaboliser certaines  orientations sexuelles, justifier la répression des libertés individuelles. Elle a ses agents qui dévalorisent l’individu à cause de son origine, qui tiennent un discours anti-peuple : il parle mal (entendez : il parle mal français) et pourquoi pas : il sent mauvais ?), il n’a pas de culture (comme si tel délinquant juvénile, spécialiste de l’échec scolaire en avait !). La réaction ne chôme pas. Elle a ses économistes, ses pasteurs, ses éducateurs, qui prétendent parler au nom du savoir et du sacré. Elle  a ses bavards qui pérorent dans les salons, propagande pour esprits faibles, en se réclamant du pragmatisme et du soi-disant sens commun.


La tâche des idéologues de la réaction est facile : elle consiste à reproduire, perpétuer. Celle des institutions et individus porteurs d’idées progressistes est plus difficile. Il s’agit de convaincre, d’argumenter autrement et de démontrer que ces idées qu’on porte produiront plus de bien-être collectif.


D’où la nécessité de rassembler ces voix. De tenir le discours critique assez haut et partout au point que personne ne puisse prétendre ne pas l’avoir entendu. Ce n’est pas que sur la nécessité de transformer l’Etat afin qu’il soit au service de l’équité que nous devons intervenir. Mais aussi sur mille et une petites choses : rappeler ce que fut la dictature dans sa violence quotidienne ; renvoyer à leur ignorance ceux qui regardent encore de haut le créole et la culture populaire ; affronter ouvertement les préjugés sur les orientations sexuelles ; dénoncer toutes les pratiques d’exclusion dans tous les lieux et tous les domaines ; dénoncer toutes les manifestations de l’inégalité sociale et de tous les discours qui les encouragent.


C’est un état de veille dont la permanence ne doit pas souffrir de raté qu’il faut aux progressistes. Imaginez ce que ferait la création de comités anti-discrimination dans les espaces d’enseignement.  Imaginez ce que ferait la création et le travail d’une instance de connexion entre médecine traditionnelle et médecine savante. Imaginez ce que ferait la diffusion. Imaginez l’effet de discours progressites portés massivement dans la presse et sur les réseaux sociaux.


L’une des grandes erreurs des progressistes dans les premières années de l’après-Duvalier a été de ne parler que politique ou de parler plus politique que problèmes sociaux. Nous avons vu comment ceux qui ne parlent que politique peuvent se révéler conservateurs et réactionnaires dès qu’ils ont une once de pouvoir. Nous savons qu’on ne rassemblera une vraie majorité pour un changement historique que si elle voit qu’il s’est constitué un large front porteur d’une critique sociale radicale et de propositions concrètes.




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